« 凡刺之法,必察其形氣
fán cì zhī fǎ, bì chá qí xíng qì
Pour appliquer les méthodes de piqure, il est nécessaire d’examiner la forme (xíng) et la fonction (qì).
形肉未脫,少氣而脈又躁
xíng ròu wèi tuō, shǎo qì ér mài yòu zào
Lorsque la forme corporelle et la chair ne sont pas encore altérés, mais que la fonction est diminuée (shǎo qì) et que le pouls est agité,
躁厥者
zào jué zhě
si cette agitation entraîne un reflux (jué)
必為繆刺之 bì wéi miù cì zhī
alors il faut nécessairement appliquer la piqûre croisée (miù cì).
散氣可收 sàn qì kě shōu,
Le qì éparpillé peut être rassemblé,
聚氣可布 jù qì kě bù
le qì accumulé peut être déployé.
深居靜處占神往來 shēn jū jìng chǔ zhān shén wǎng lái
Retirez vous dans le calme afin d’observer les allées et venues de shén
閉⼾塞牖魂魄不散 bì hù sāi yǒu hún pò bù sàn
Fermez portes et fenêtres afin que hún et pò ne se dispersent pas.
專意⼀神精氣之分 zhuān yì yī shén jīng qì zhī fēn
Concentrez votre intention de manière à unir shén à la distinction de ce qui est essentiel
毋聞⼈聲 wú wén rén shēng
et à ne pas écouter l’avis des humains.
以收其精必⼀其神 yǐ shōu qí jīng bì yī qí shén
Pour recueillir l’essentiel il est nécessaire de concentrer shén.
令志在鍼 lìng zhì zài zhēn
Mettez votre résolution profonde (zhì) dans l’aiguille
淺而留之,微而浮之,以移其神, 氣至乃休。 Qiǎn ér liú zhī, wēi ér fú zhī, yǐ yí qí shén, qì zhì nǎi xiū
Insérez-la peu profondément et maintenez-la en place, agissez avec subtilité et laissez-la flotter afin de déplacer ce qui relève de shén, lorsque le but est atteint, cessez.
男內女外,堅拒勿出,謹守勿內,是謂得氣。 Nán nèi nǚ wài, jiān jù wù chū, jǐn shǒu wù nèi, shì wèi dé qì
Le masculin est à l’intérieur, le féminin à l’extérieur. Maintenir fermement afin de ne pas laisser sortir, garder avec vigilance afin de ne pas laisser entrer. C’est cela que l’on appelle obtenir le qì. (dé qì). » Ling Shu, chapitre 9, 終始 Zhōngshǐ
Ce passage du Língshū expose avec une grande concision l’essence même de l’acte de puncture tel qu’il est conçu dans la médecine classique. Il ne s’agit pas d’une technique au sens instrumental mais de la mise en place des conditions par lesquelles l’organisation du vivant peut retrouver sa justesse propre. Tout le texte est orienté vers un unique objectif, savoir reconnaître le moment où l’acte doit cesser.
L’énoncé initial rappelle que toute puncture exige une double observation. Tant que la forme n’est pas détruite mais que la fonction est déficiente et que le pouls devient instable, le texte prescrit le traitement des grands collatéraux par la piqûre croisée (miù cì).
Dans tous les autres cas, l’aiguille est introduite peu profondément et maintenue en place. Elle n’est ni retirée ni enfoncée davantage. Le geste est subtil et l’aiguille est maintenue dans un état de flottement. Cette absence de fixation marque le refus de toute contrainte mécanique excessive. Le texte indique clairement que l’effet recherché ne relève pas de la chair ni de la structure, mais d’un autre registre.
Ce registre est celui de 神shén. 神 shén désigne la fonction organisatrice du “champ de 氣 qì”, celle qui confère cohérence, orientation et intelligibilité au déploiement des formes dans l’espace et le temps. Shén est une fonction d’ordonnancement. Il organise, hiérarchise et synchronise les transformations, permettant au devenir de ne pas rester chaotique.
Shén émerge à l’intérieur du “champ de qì” lorsque des conditions de cohérence particulières sont réunies. Il est le principe selon lequel le mouvement devient signifiant, structuré et orienté. C’est en ce sens que shén est lié à la clarté, à la présence et à la capacité de discernement. Il exprime l’état selon lequel le système est suffisamment intégré pour que les transformations se déroulent sans rupture.
Sur le plan physiologique et clinique, shén désigne le degré de cohérence fonctionnelle globale du vivant. Lorsque shén est altéré, ce ne sont pas seulement les fonctions psychiques qui sont touchées, mais l’ensemble de l’organisation du système, qui perd sa capacité à intégrer correctement les variations du qì.
Shén est classiquement associé au Cœur. Cette association signifie que le Cœur est le lieu de manifestation privilégié de la cohérence globale. Shén traverse l’ensemble du système et se manifeste partout où le qì est suffisamment structuré pour produire une réponse juste.
Ainsi compris, 神 shén désigne la fonction d’organisation du réel, celle par laquelle le “champ de qì” devient monde ordonné, physiologie cohérente et conduite ajustée. Il est le principe de lisibilité du vivant et c’est pourquoi il ne peut être compris qu’en relation étroite avec le qì et la dynamique respiratoire 陰 yīn 陽 yáng.
Le verbe utilisé est 移 yí, déplacer. Il ne s’agit pas de transformer, de corriger ou d’harmoniser, mais de provoquer un déplacement de 神 shén. Le geste acupunctural crée une condition de non-forçage grâce à laquelle l’organisation interne peut changer de configuration.
Lorsque ce déplacement a lieu, le texte dit que le qì est atteint. Cette expression désigne l’instant où la dynamique propre du vivant retrouve sa justesse. Lorsque cet état est atteint, il faut cesser. Toute action supplémentaire serait une perturbation.
La phrase finale explicite la nature de cet état. Le masculin est à l’intérieur et le féminin à l’extérieur. Cette formule indique que la polarité yīn yáng est parvenue à son équilibre fonctionnel. L’intérieur et l’extérieur sont différenciés sans rupture. La dynamique yáng est tenue sans excès, la dynamique yīn est déployée sans envahissement.
Les expressions suivantes décrivent alors simplement la règle de maintien de cet état particulier. Résister fermement afin de ne pas laisser sortir signifie que l’équilibre atteint ne doit pas se dissiper par relâchement excessif. Garder avec vigilance afin de ne pas laisser entrer signifie qu’aucune intervention supplémentaire ne doit venir perturber cet état. Le praticien n’agit plus. Il veille. Le geste juste est celui qui sait quand s’effacer. C’est en cela que le Língshū situe l’art de la puncture dans la capacité à créer les conditions où le vivant se réorganise par lui-même.
Réponses