二十八宿 Èrshíbā Xiù — la Lune et la temporalisation du ciel dans la cosmologie chinoise

L’art d’observer les étoiles et de contempler la Grande Ourse (北斗 běidǒu) passe par la connaissance des 二十八宿 èrshíbā xiù, les vingt-huit loges lunaires. Les vingt-huit loges constituent une véritable architecture sidérale permettant d’organiser le ciel, les saisons, les cycles temporels et les déplacements des astres.

L’origine des 二十八宿 èrshíbā xiù remonte à une très haute antiquité. À l’origine, il s’agit de vingt-huit groupes stellaires servant de repères astronomiques afin d’observer les mouvements du Soleil, de la Lune et des cinq planètes. Les anciens astronomes constatent que les étoiles conservent entre elles des positions relativement fixes tandis que les astres mobiles se déplacent lentement sur le fond du ciel. Après de longues périodes d’observation, ils sélectionnent progressivement vingt-huit régions stellaires proches de l’écliptique et de l’équateur céleste afin de jalonner ces déplacements.

Le système des 二十八宿 èrshíbā xiù repose surtout directement sur le mouvement sidéral de la Lune. Celle-ci revient devant les mêmes étoiles en environ 27,32 jours. Contrairement aux étoiles qui semblent immobiles et contrairement au Soleil qui structure avant tout le cycle annuel des saisons, la Lune traverse continuellement le firmament en parcourant successivement différentes régions du ciel. La Lune organise le devenir du ciel. À travers son déplacement continu parmi les étoiles, elle transforme le ciel fixe en processus temporel. Les régions célestes qu’elle traverse deviennent alors des étapes qualitatives du temps cosmique.

Les vingt-huit loges sont réparties en quatre grands palais célestes correspondant aux quatre directions de l’espace, aux saisons et aux grandes puissances symboliques du cosmos. Chacun de ces palais comprend sept loges lunaires et correspond à l’un des 四象 sì xiàng, les quatre emblèmes ou configurations célestes.

Le palais oriental correspond au Dragon azur 青龍 qīng lóng. Il comprend les sept loges qui dessinent progressivement le corps du Dragon azur. 

  • 角 jiǎo représente les cornes du dragon. 
  • 亢 kàng correspond à son cou. 
  • 氐 dī représente sa poitrine ou sa base vitale. 
  • 房 fáng correspond au ventre du dragon. 
  • 心 xīn, le « cœur », occupe une position centrale dans cette anatomie céleste. 
  • 尾 wěi représente la queue du dragon 
  • 箕 jī correspond au mouvement terminal et tourbillonnant de cette queue. 

Le palais oriental est associé au printemps et à l’émergence. Le Dragon azur symbolise le déploiement du 陽 yáng, l’expansion et la montée des forces de croissance.

Le palais méridional correspond à l’Oiseau vermillon 朱雀 zhū què. Il comprend les sept loges :

  • 井 jǐng tire son nom de sa forme évoquant un puits ou un filet. 
  • 鬼 guǐ est associé aux puissances invisibles et aux craintes liées aux esprits. 
  • 柳 liǔ évoque la forme d’une feuille de saule et devient souvent favorable car liée à la bouche nourricière de l’Oiseau vermillon. 
  • 星 xīng correspond à l’œil brillant de l’oiseau céleste. 
  • 張 zhāng représente l’expansion et le déploiement. 
  • 翼 yì signifie littéralement « aile » et symbolise l’élévation. 
  • 軫 zhěn désigne originellement une pièce arrière de char servant de repère directionnel. 

Le palais méridional correspond au plein développement du 陽 yáng. Il représente la chaleur, l’expansion estivale, la lumière et le rayonnement.

Le palais occidental correspond au Tigre blanc 白虎 bái hǔ. Il comprend les sept loges :

  • 奎 kuí est associé au trésor céleste. 
  • 婁 lóu est lié au rassemblement et aux sacrifices. 
  • 胃 wèi correspond symboliquement à l’estomac céleste et aux réserves de nourriture. 
  • 昴 mǎo occupe une position centrale dans le palais occidental et est associé à l’automne. 
  • 畢 bì est parfois interprété comme une loge d’accomplissement. 
  • 觜 zī, situé à la gueule du Tigre blanc, devient souvent favorable dans les traditions astrologiques tardives. 
  • 參 shēn possède une importance saisonnière particulière et sert de repère dans certaines observations calendériques anciennes. 

Le Tigre blanc correspond aux forces de contraction automnale, au déclin du 陽 yáng.

Le palais septentrional correspond au Guerrier obscur 玄武 xuán wǔ, souvent représenté sous la forme d’une tortue enlacée à un serpent. Il comprend les sept loges :

  • 斗 dǒu doit son nom à sa ressemblance avec la forme de la Grande Ourse 北斗 běidǒu. 
  • 牛 niú est associé au Bouvier et à la Tisserande, thème majeur de la mythologie chinoise. 
  • 女 nǚ est liée au féminin et au vannage du grain. 
  • 虛 xū possède une importance cosmologique particulière puisqu’elle est associée dans certaines traditions au solstice d’hiver et à la renaissance du 陽 yáng au cœur des ténèbres hivernales. 
  • 危 wēi est souvent considérée comme dangereuse en raison de son association symbolique avec les hauteurs et l’instabilité. 
  • 室 shì signifie « maison » 
  • 壁 bì représente le mur protecteur du foyer. 

Le Guerrier obscur figure les profondeurs hivernales, les puissances cachées, la gestation invisible et le retour du 陽 yáng.

Les 四象 sì xiàng donnent au firmament l’aspect d’un immense organisme parcouru par des souffles, des rythmes et des transformations. Certaines culminations stellaires permettent de reconnaître les saisons et d’orienter le calendrier agricole ou rituel. Ainsi certaines traditions indiquent que lorsque 參 shēn culmine au sud au début de la nuit, le printemps commence. Lorsque 心 xīn culmine, le cœur de l’été est atteint.

Néanmoins, avec le temps, les significations attribuées aux vingt-huit loges deviennent progressivement extrêmement hétérogènes. Les traditions astronomiques, astrologiques, taoïstes et calendériques se superposent. Les almanachs de choix des jours fastes 擇日 zé rì multiplient les interprétations favorables ou défavorables concernant les mariages, les funérailles, les constructions, les voyages ou les sacrifices.

Certaines loges deviennent réputées favorables aux richesses, aux honneurs ou aux fonctions officielles tandis que d’autres sont considérées comme dangereuses et associées aux conflits, aux maladies ou aux catastrophes. Les traditions populaires associent également les vingt-huit loges à vingt-huit animaux symboliques afin de renforcer leur dimension divinatoire.

Les différentes écoles possèdent cependant des interprétations parfois contradictoires et il n’existe pas réellement de loge absolument faste ou absolument néfaste. Ces systèmes relèvent surtout des traditions calendériques populaires développées dans les almanachs 通書 tōngshū et 黃曆 huánglì.

La précession des équinoxes contribue également à obscurcir progressivement les fondements astronomiques originels du système en modifiant lentement la relation entre les repères saisonniers et le fond sidéral du ciel. 

Dans une perspective astrologique galactique, la position sidérale de la Lune peut être interprétée à travers le secteur céleste qu’elle traverse, par les étoiles qui l’encadrent et les constellations auxquelles ces étoiles appartiennent.

La situation sidérale de la Lune natale par exemple, engendre alors un certain climat de destinée lié à la manière dont le sujet se représente inconsciemment son propre devenir.

L’étoile que la Lune vient de quitter avant la naissance peut être interprétée comme une image symbolique du passé tandis que l’étoile vers laquelle elle se dirige après la naissance représente une orientation future. Le transit lunaire devient alors l’expression d’une dynamique reliant mémoire, devenir et orientation existentielle.

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