Dans l’article précédent, nous avons vu que la médecine chinoise est un système médical conçu à partir du Dào (道). Autrement dit, la théorie précède la pratique. Ce Dào s’exprime à travers la théorie du yīnyáng (陰陽) et des Cinq Mouvements (wǔxíng 五行).
Mais d’où provient ce Dào qui fonde la médecine chinoise ?
Il trouve son origine dans l’observation du Ciel et de la Terre par les Anciens. Il y a environ dix mille ans, l’agriculture commence à se développer sur le territoire chinois. Or, toute société agricole dépend avant tout d’un calendrier. Pour établir un calendrier fiable, il est indispensable d’observer les astres et pour construire un calendrier stable, il faut également savoir effectuer des calculs.
À cette époque, l’agriculture conditionnait la survie même des populations. Une mauvaise récolte pouvait entraîner la famine et la mort. L’observation du ciel et l’élaboration des calendriers ne répondaient donc pas à une curiosité intellectuelle ou à une recherche contemplative : elles étaient une nécessité vitale.
En observant le ciel, les Anciens découvrirent que l’univers n’était pas livré au hasard. Les mouvements des astres obéissaient à des lois constantes. Ils appelèrent ces lois le Dào (道) et les décrivirent à l’aide des notions de yīnyáng et de Cinq Mouvements. Le Dào désigne ainsi le principe fondamental qui gouverne l’univers. Selon cette conception, le Ciel, la Terre et l’Homme constituent un système unique. Les mêmes lois s’appliquent aussi bien aux phénomènes les plus vastes qu’aux plus infimes. C’est ce que la tradition chinoise désigne sous le nom de correspondance entre le Ciel et l’Homme (tiān rén xiāngyìng 天人相應).
Imaginons maintenant cette époque ancienne. Lorsqu’un homme tombait malade, vers qui pouvait-il se tourner ?
Naturellement, vers ceux qui savaient observer le ciel car celui qui comprend les mouvements célestes est également celui qui est capable de communiquer avec le Ciel. Dans les sociétés anciennes, cette fonction revenait souvent au chef de la tribu, considéré comme le Fils du Ciel (Tiānzǐ 天子). Ce chef n’avait jamais étudié dans une école de médecine.
Comment pouvait-il alors soigner les malades ?
Selon cette hypothèse, il appliquait à la maladie les lois qu’il avait découvertes en observant le ciel. C’est ainsi que serait née la médecine chinoise.
Que voyaient donc les Anciens lorsqu’ils observaient les astres ?
Les deux corps célestes les plus évidents étaient le Soleil et la Lune. Le Soleil est appelé Tàiyáng (太陽), le « Grand Yang »,il représente le yáng. La Lune est appelée Tàiyīn (太陰), le « Grand Yin », elle représente le yīn. L’alternance des mouvements du Soleil et de la Lune manifeste ainsi la dynamique du yīn et du yáng.
Mais les Anciens observaient également les cinq planètes visibles à l’œil nu. Ils les associaient au Bois, au Feu, à la Terre, au Métal et à l’Eau. Les rythmes de ces cinq planètes devenaient ainsi l’expression cosmique des Cinq Mouvements. Les concepts de yīnyáng et de Cinq Mouvements étaient désormais établis.
Les Anciens considéraient que tout l’univers est constitué de qì (氣). Le Ciel possède son propre qì. La Terre possède son propre qì. L’être humain possède également son propre qì. Les mouvements des corps célestes déterminent les modalités de circulation du qì céleste.
Selon cette conception, le qì du Ciel descend en décrivant un mouvement de rotation vers la gauche, tandis que le qì de la Terre s’élève en suivant une rotation vers la droite. Le corps humain reproduit cette même organisation.
Lorsque nous respirons, l’air pénètre par le nez. Comme le qì céleste, il descend selon un mouvement spiralé vers la gauche, puis remonte selon un mouvement spiralé vers la droite, réalisant ainsi le cycle respiratoire.
Le Ciel possède yīnyáng et les Cinq Mouvements. La Terre possède elle aussi yīnyáng et les Cinq Mouvements. Sur la Terre, ceux-ci se manifestent notamment à travers la succession des quatre saisons. Les saisons constituent la réponse de la Terre aux mouvements du Ciel. Puisque le Ciel et la Terre possèdent yīnyáng et Cinq Mouvements, il en est naturellement de même pour l’être humain.
Le Huángdì Nèijīng (《黃帝內經》) affirme ainsi :
「人生於天地之氣,成於四時之法。」« L’homme naît du qì du Ciel et de la Terre et s’accomplit selon les lois des quatre saisons. »
Autrement dit, la vie humaine résulte de la transformation conjointe du qì céleste et du qì terrestre. Le fonctionnement du corps doit lui-même demeurer en harmonie avec les rythmes des saisons. On peut comprendre le qì du Ciel comme l’air que nous inspirons. Le qì de la Terre peut être compris comme les aliments issus des céréales et des végétaux qui nous nourrissent.
Le point Rénzhōng (人中, 26DM), dont le nom signifie littéralement « Centre de l’Homme », est situé entre le nez, qui représente le Ciel, et la bouche, qui représente la Terre. Ainsi, le Ciel, la Terre et l’Homme se trouvent déjà réunis sur notre propre visage.
Nos parents nous donnent un corps mais notre vie provient du Ciel et de la Terre. Cette idée apparaît également dans les anciens mythes chinois. La déesse Nǚwā (女媧) façonna les êtres humains à partir d’argile. Ils possédaient un corps, mais n’étaient pas encore vivants. Ce n’est qu’après leur avoir insufflé son souffle qu’ils reçurent la vie. Ce récit illustre l’idée selon laquelle l’homme naît grâce au qì du Ciel et de la Terre.
Pourquoi le nouveau-né pousse-t-il son premier cri ?
Parce que ses poumons entrent pour la première fois en communication avec l’air du monde extérieur. Puis, lorsqu’il commence à s’alimenter, il reçoit également le qì de la Terre par la bouche. Après la naissance, même séparé du corps de sa mère, l’être humain demeure entièrement dépendant du qì du Ciel et de la Terre.
Combien de temps peut-on survivre sans nourriture ? Quelques semaines.
Combien de temps peut-on survivre sans respirer ? Quelques minutes seulement.
Du point de vue du qì, le Ciel est notre père et la Terre est notre mère. Tel est, selon cette présentation, le principe fondamental sur lequel repose la médecine chinoise.
En résumé, les Anciens observèrent le Ciel et découvrirent le Dào. Ce Dào relie le Ciel, la Terre et l’Homme. C’est à partir de lui qu’ils élaborèrent la pratique médicale. Le qì constitue le lien par lequel le Ciel et la Terre agissent sur l’être humain. Les modalités de circulation du qì dans l’univers se retrouvent dans la circulation du qì à l’intérieur du corps humain. Le corps humain reproduit ainsi l’organisation du Ciel et de la Terre. Il en est le microcosme. C’est pourquoi les Anciens disaient : « Le corps de l’Homme est le corps du Ciel ; le qì du Ciel est le qì de l’Homme. »
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