La médecine chinoise : une médecine issue du Dào

On considère généralement que la médecine chinoise est une médecine empirique. Selon cette conception, la connaissance naît de l’expérience : on pratique, on observe, on tire des conclusions, puis l’on retourne à la pratique afin d’enrichir progressivement la théorie.

Pour ma part, je ne partage pas cette vision.

La médecine chinoise n’est pas une médecine empirique. C’est une médecine qui procède du Dào vers les techniques (yóu dào ér shù 由道而術).

Mais qu’appelle-t-on le Dào (道) ?

Le Dào désigne les lois fondamentales qui gouvernent l’univers. Les Anciens ont d’abord compris ces lois, puis ils ont conçu un système médical conforme à celles-ci.

Quel est donc le Dào de la médecine chinoise ?

Il s’agit du yīnyáng (陰陽) et des Cinq Mouvements (wǔxíng 五行). Le Huángdì Nèijīng (《黃帝內經》) affirme : 

「夫五運陰陽者,天地之道也。」« Les Cinq Mouvements et le yīnyáng constituent la Voie du Ciel et de la Terre. »

Toute la théorie de la médecine chinoise repose sur le yīnyáng et les Cinq Mouvements. Ils en constituent le fondement. Cette loi est universelle. Elle vaut aussi bien pour les phénomènes les plus vastes que pour les plus infimes. Quelle que soit l’échelle considérée, les mêmes principes demeurent à l’œuvre. Et puisque les lois du Ciel sont immuables, le Dào demeure lui aussi immuable. C’est pourquoi les fondements théoriques de la médecine chinoise n’ont pas changé.

Toute discipline digne de ce nom repose sur une théorie. La question est donc la suivante : la théorie apparaît-elle après la pratique ou la précède-t-elle ?

Nous pensons généralement que la médecine naît de l’expérience. Les observations s’accumulent, une théorie est progressivement élaborée, puis cette théorie continue d’évoluer au fil des nouvelles découvertes.

La médecine chinoise ne s’est pas développée de cette manière. Sa théorie était présente dès l’origine. Cette théorie est celle du yīnyáng et des Cinq Mouvements. Depuis des millénaires, elle demeure inchangée, car elle n’a jamais été élaborée pour expliquer la pratique après coup. Elle a été conçue dès le départ pour orienter la pratique clinique.

La prise des pouls, l’acupuncture, la pharmacopée et l’ensemble des techniques thérapeutiques ont été élaborées à partir de ce cadre théorique. Autrement dit, la médecine chinoise a été conçue selon un plan d’ensemble. Son plan directeur est le yīnyáng et les Cinq Mouvements.

Aujourd’hui, on parlerait d’une conception de haut niveau (top-level design). Toute science possède une théorie. Sans théorie, il ne s’agit plus d’une science. Si la médecine chinoise est une médecine, c’est précisément parce qu’elle repose sur une théorie. L’expérience seule ne suffit pas. Les animaux, par exemple, sont capables de rechercher instinctivement certaines plantes afin de soigner leurs blessures ou leurs maladies.

Peut-on pour autant dire qu’ils possèdent une médecine ?

Bien sûr que non. Ce qui fait de la médecine chinoise une véritable science, c’est l’existence d’un cadre théorique fondé sur le yīnyáng et les Cinq Mouvements. Les Anciens appelaient ce cadre le DàoC’est pourquoi je dis que la médecine chinoise est une médecine qui procède du Dào vers les techniques.

Si la médecine chinoise n’était qu’une médecine empirique, comment pourrait-elle répondre à l’apparition de maladies nouvelles ?

Pensons au SRAS ou, plus récemment, à la pandémie de Covid-19.

Certains demandent : « Si la médecine chinoise repose uniquement sur l’expérience, comment a-t-elle pu intervenir dès les premiers jours d’une maladie inconnue ? »

La réponse est simple. Quelle que soit la maladie, elle s’inscrit toujours dans le cadre théorique du yīnyáng et des Cinq Mouvements. C’est ce cadre qui guide le diagnostic et le traitement. La médecine chinoise répond ainsi à la diversité infinie des situations en s’appuyant sur des principes qui, eux, demeurent constants. Elle fait face au changement grâce à ce qui ne change pas.

Nous connaissons tous la légende de Shénnóng (神農) goûtant les cent plantes. On raconte qu’il  goûta les plantes afin de les classer selon leurs propriétés, puis les intégra à la pharmacopée. Mais il faut comprendre une chose essentielle. À l’origine, il ne s’agissait que de simples plantes. Une plante ne devient un médicament de la médecine chinoise qu’à partir du moment où elle est comprise à travers les catégories du yīnyáng et des Cinq Mouvements. Sans ces propriétés, elle n’est pas encore un médicament au sens de la médecine chinoise.

Inversement, toute substance — végétale, animale ou minérale — peut devenir un médicament dès lors qu’elle peut être décrite selon ce cadre théorique. Réfléchissons un instant. Si le yīnyáng et les Cinq Mouvements n’existaient pas comme cadre de référence, comment pourrait-on décider qu’une plante appartient au yīn plutôt qu’au yáng, ou au Bois plutôt qu’au Feu ?

Une telle classification serait impossible. Les jeunes pousses du printemps manifestent naturellement la dynamique du BoisLes graines conservées durant l’hiver relèvent de l’Eau, parce qu’elles portent en elles le potentiel de la vie. Les feuilles qui tombent en automne correspondent naturellement au MétalAinsi, les propriétés d’une plante dépendent du moment où elle est récoltée, du lieu où elle pousse et de la partie de la plante utilisée.

Dans cette perspective, Shénnóng n’avait peut-être pas besoin de goûter toutes les plantes. Une autre tradition raconte qu’il ne les « goûtait » pas (cháng 嘗), mais les « interrogeait » (kǎo 拷). Selon cette légende, Jiǔtiān Xuánnǚ (九天玄女), la Mystérieuse Dame des Neuf Cieux, lui remit un bâton appelé Zhě Biān (赭鞭), le « bâton de zhě », du nom de la couleur rouge-brun de l’hématite. Il lui suffisait alors de toucher une plante avec ce bâton et de lui demander : « Quelle est ta nature ? Quelle est ta fonction ? »

Et la plante révélait elle-même ses propriétés. Il n’était donc pas nécessaire de goûter toutes les plantes, ni de s’empoisonner soixante-dix fois par jour avant d’être sauvé par le thé. Mais ce ne sont là que des récits légendaires … vraiment ? 

J’espère que vous comprenez maintenant ce que signifie cette affirmation : En médecine chinoise, la théorie précède la pratique.

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